Chronique de décembre 2011 Sur la psychothérapie (partie 2)

Afin de tenter d’expliquer, avec le plus d’élégance et de justesse possible, la nature des processus névrotiques ainsi que le ressort de la démarche psychothérapeutique, je vous avais invités, le mois dernier, à vous pencher sur un petit problème. Il s’agissait de relier les 9 points de la figure alors présentée, par 4 lignes droites, sans lever le stylo. La solution trône ci-dessous.


Avec la jubilation qui accompagne immanquablement une prise de conscience subite (processus connu, en thérapie, sous le nom anglais d’insight), vous vous rendez probablement compte qu’il suffisait pour résoudre le problème de « sortir du cadre ». Un fois ce principe acquis, il y a d’ailleurs plusieurs autres solutions possibles.

Mais de quel « cadre » parlons-nous ? Du carré formé par les 9 points, pardi ! Il s’agit de ne pas se limiter à l’espace cerné par ce carré.

Mais de quel « carré » parlons-nous ? Où voyez-vous écrit dans la consigne qu’il faille se limiter à un carré ? Les contraintes sont les suivantes : 9 points, 4 droites, sans lever le stylo. Pourquoi diable ajoute-t-on une quatrième contrainte (laquelle rend toute solution impossible) ? Tout simplement parce que - soumis que nous sommes à la pression de la conformité sociale - nous nous fondons sur une sorte de convention qui assimile habituellement ce genre de figure à un carré. Et également - sur un plan neurologique - parce que, à côté de notre cerveau gauche (l’hémisphère analytique) - qui voit les choses en détails (9 points, donc), notre cerveau droit (l’hémisphère « holistique ») voit lui les choses dans leur globalité (il fait naître des « formes » - ou gestalts : un carré, par exemple). Autrement dit, le carré en question n’existe que dans notre esprit, surtout si nous sommes « cerveau droit ».

Voilà qui constitue une parfaite illustration de la névrose. Le problème n’est pas l’adversité que me fait subir le monde (le fait de devoir relier les 9 points d’une figure ne pose en réalité aucune difficulté). Le problème est que je perçois ce que le monde me soumet d’une manière erronée (je suis convaincu d’être obligé de relier les 9 points au sein d’un carré). Erronée, du fait que le choix de cette vision du monde me fait tomber dans un inextricable piège. Et je vais ainsi buter et buter encore, contre un mur qui me paraitra de plus en plus infranchissable. Je vais répéter mes vaines tentatives de solution, croyant sincèrement tout essayer pour passer l’obstacle, alors que je ne fais en réalité que plus de la même chose. Telle la mouche prisonnière de la bouteille à mouche, je vais persister dans d’inutiles variations sur un même thème, sans jamais remettre mes prémisses en cause.

Watzlawick, la légendaire figure de l’école de Palo Alto, racontait une savoureuse anecdote au sujet d’un chien subitement frappé de « névrose ». Notre thérapeute avait accepté de garder le chien du voisin, chez le voisin, toute une journée. Voilà ce qui se produisit. Une fois son maître parti, le chien s’encourut dans le jardin, leva la patte, fit pipi et revint prestement en remuant joyeusement la queue. Quelques instants plus tard, rebelote : (petit) pipi dans le jardin, puis retour affairé vers le nouveau dog-sitter. Et ainsi de suite, avec frénésie, sans plus une goutte de pipi évidemment, levant la patte de façon grotesque, comme frappé d’un véritable TOC. Ce chien souffrait manifestement d’une névrose obsessionnelle ! Quand Watzlawick parvint enfin à joindre le maître au téléphone, il apprit qu’il ne s’agissait-là que d’un jeu : immédiatement après avoir fait pipi, l’animal avait l’habitude de recevoir une écuelle de lait. Il n’en attendait donc pas moins de son nouveau maître. Et si ce dernier ne réagissait pas, c’est qu’il était long à la détente. Il fallait donc insister davantage !

Jamais le chien ne parvint à conclure qu’il devait sortir du cadre, remettre ses hypothèses en question et accepter le fait que son nouveau gardien ne connaissait pas le jeu. Que s’il voulait du lait, mieux valait aller japper près du frigo puis désigner la bouteille avec le museau…

C’est exactement à ce genre de situation que s’adresse la psychothérapie. Elle se propose d’aider le patient à prendre conscience du fait que ce dont il souffre est avant tout la vision qu’il se fait du monde. Que les comportements qui lui posent problème, qui le bloquent, découlent directement de cette vision. Et qu’il est donc souhaitable pour lui d’en changer.

Ces thérapies sont appelées « herméneutiques », car elles visent à donner du sens - un petit supplément de sens - aux symptômes, à la souffrance morale. Au travers des lunettes thérapeutiques qui lui sont tendues, au travers de ces nouveaux prismes, le patient peut enfin attribuer d’autres significations, et d’autres directions - les deux sens du mot « sens » - à ce qui lui pose problème. Il est capable de sortir du cadre, ou plus exactement de remplacer le cadre pathogène par un autre, plus opératoire. Les thérapeutes familiaux parlent alors classiquement de recadrage.

Ce faisant, il est probable que, ainsi que vous le fûtes vous-même il y a un instant, le patient soit comme frappé par un insight, une illumination.

Mais ce dont on peut être absolument assuré, c’est qu’il arrivera ainsi à retrouver un sentiment de dignité - lequel est toujours fortement écorné dans ce genres de situations névrotiques.

Ce qui, en vérité, est le but ultime de toute thérapie.


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