Chronique de novembre 2019 Les vestige du jour (Le temps de digérer, partie 1)

Pour bâtir nos rêves — ces châteaux en Espagne qui ponctuent nos paysages hypniques —, nous utilisons en guise de pierres naturelles ce que Freud appelait les « restes diurnes » : le reliquat des événements de la veille, ou des jours précédents, qui nous ont suffisamment marqués, consciemment ou non, pour que nous prenions la peine de l’extraire de nos gisements cérébraux (traces mnésiques) et/ou mentaux (souvenirs).


De vous à moi, la locution « vestiges du jour » (issue du film éponyme, de James Ivory [1993]) fait tout de même plus… rêver.

« Vestiges des jours » conviendrait mieux, du reste… Mais de combien de jours, justement, ces vestiges ont-ils donc besoin pour se retrouver dans nos rêves ?

Répondre à cette question, c’est découvrir, en quelque sorte, le temps nécessaire à la digestion mentale.

Une observation de Michel Jouvet (datant de 1979, déjà) nous met sur la voie. Cet infatigable chercheur s’est intéressé aux événements qui font événement, qui sortent de l’ordinaire… comme partir en voyage, par exemple (pour qui n’est pas coutumier du fait, bien entendu). En analysant ses propres rêves (sur une période de 37 ans, Jouvet a consigné pas moins de 7155 récits de rêves !), il s’est aperçu que les vestiges relatifs à de tels événements n’entraient sur la scène onirique que 6 à 8 jours après l’occurrence desdits événements. Moratoire mental qu’il décida de baptiser : « shabbat onirique » !

S’il vous arrive de déguster un repas exceptionnel dans un restaurant réputé, une demi-journée devrait être suffisante pour le digérer. Mais la digestion mentale dudit festin nécessitera, quant à elle, nettement plus de temps (sauf si vous êtes critique gastronomique, cela va de soi) : une semaine, selon Jouvet. C’est le temps dont l’appareil mental aura besoin pour intégrer cette expérience inhabituelle, pour l’assimiler. La mentalisation serait donc un processus plutôt lent. Un esprit ne digère pas aussi vite qu’un estomac. Sauf si ce dernier appartient à une vache… car, à l’instar de la nourriture qui n’a de cesse d’aller et venir entre la bouche et le quadruple estomac du mugissant bovidé, l’expérience vécue est longuement ruminée par l’esprit.

En revanche, les vestiges des événements qui ne font pas événement apparaissent déjà (s’ils apparaissent) la nuit qui suit l’occurrence des événements en question (respectant, en cela — à la lettre —, la locution freudienne). Mais ils ont tendance à réapparaître (avec un peu moins de vigueur à chaque fois), toutefois, au 7e, 14e, 21e, 28e jour, etc. Le « shabbat onirique », toujours…


Version imprimable de cet article Version imprimable
© Roland Pec | | Plan du site |

Réalisation : Mieux-Etre.org