Chronique de Février 2011 Le double saut créatif

On entend parler de créativité à tout bout de champ. Mais cette notion complexe est souvent mal comprise. Rapide mise au point…


La créativité est un processus qui se réalise en deux temps.

Le premier temps est celui de l’insatisfaction.
Avant tout, est créatif celui qui n’est pas content de la situation telle qu’elle est. Et celui qui, usant de son esprit critique, pense qu’il peut modifier la situation en question. Il n’est dès lors pas étonnant que les scores obtenus aux tests d’intelligence (capacité à s’adapter à l’environnement - et à la situation scolaire en particulier) soient négativement corrélés aux scores obtenus aux tests de créativité (capacité à adapter l’environnement à soi). Rappelons à ce propos qu’au cours de sa scolarité, Einstein était donné pour débile ! Les experts en créativité on appelé ce premier saut : l’analyse défectuologique. Autrement dit, la personne créative voit un problème là où les autres n’en voient pas. Pour inventer la brosse à dents électrique, il faut avant tout trouver des défauts à la brosse à dents traditionnelle. Notons qu’il faut également avoir une solide dose de confiance en soi pour penser pouvoir apporter les modifications nécessaires. La composante affective est donc de première importance. On pense trop souvent que les performances cognitives ne sont du ressort que de la cognition-même.

Le second saut est celui de la combinaison originale.
Contrairement au créateur, le créatif ne crée rien ! Il ne fait rien surgir ex-nihilo. Il ne fait qu’associer - combiner - des éléments pré-existants, empruntés à des domaines différents. Ce qu’Arthur Koestler a appelé dans son livre sur la créativité (Le cri d’Archimède) le processus de bi-sociation, l’association d’éléments appartenant à des niveaux différents de réalité. Les inventeurs du Compact Disc (CD), par exemple, ont combiné astucieusement trois éléments : le disque, l’orgue de barbarie (et ses plaques de carton percées) et le faisceau laser !
L’originalité, quant à elle, nécessite non seulement d’avoir de l’imagination (c.-à-d. des idées statistiquement rares), mais aussi et surtout d’être capable de différer l’autocensure face à ses propres productions bizarroïdes (ce qu’Osborn a systématisé - pour le monde de l’entreprise - dans sa technique du brainstorming). L’élement affectif s’impose donc à nouveau.

Sur un plan psychosociologique, il faut réaliser que nous vivons dans une société littéralement créatricide ! Nous sommes en effet classiquement élevés dans une épistémologie de la Réponse. Cette dernière favorise ce qu’on appelle la pensée convergente. Elle conduit tout le monde à penser la même chose - la pensée unique. L’école nous apprend à répondre aux questions, jamais à les poser nous-même. Les questionnaires à choix multiples (QCM) représentent le point extrême de cette orientation. La créativité suppose à l’inverse une épistémologie de la Question. Or, être capable de (se) poser soi-même les questions est à la base toute pensée divergente. Et c’est ce type de pensée qui autorise l’analyse défectuologique et, in fine, l’inventivité. Dans le fond, être créatif, c’est préférer la question à la réponse.

Enfin, le doute, pour inconfortable qu’il soit, constitue le terreau indispensable à la curiosité, au rejet de la censure et au refus de toute doxa. La créativité se ballade donc toujours plutôt du côté du névrotique….


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