chronique de juin 2019 La première est sur la dernière

Triste constat : sur le « train du sommeil »¹, les rêves (ceux dont le dormeur est susceptible de se souvenir au réveil, les seuls à réellement mériter le statut) ne sont pas des passagers fort bien considérés !


Ils sont obligés, en effet, de voyager sur l’une des quatre à six passerelles de sommeil paradoxal, le confort des voitures de sommeil orthodoxe leur étant strictement interdit (sauf dérogation exceptionnelle, comme celle dont bénéficient, par exemple, certains cauchemars post-traumatiques [cf. chronique de juin 2013 : Sommeil blessé]). Cette ségrégation — scandaleuse, vous en conviendrez — oblige les rêves à voyager debout, cheveux au vent, en proie aux pires intempéries, dans un bruit infernal, les pieds coincés entre les bagages…

En revanche, comme tous voyageurs nantis, les rêves les plus aisés voyagent en première ! Et dans le train du sommeil, la première classe des rêves se situe sur la dernière passerelle de sommeil paradoxal, celle qui ferme le convoi.

C’est donc là que se trouvent les rêves les plus riches. Ceux qui, bénéficiant des scénaristes les plus créatifs, sont les plus élaborés, les plus originaux, les plus « délirants ». Ceux qui, puisqu’ils ont les moyens d’engager beaucoup d’acteurs, se permettent de distribuer de nombreux rôles. Ceux qui, s’offrant les décorateurs, les costumiers, les éclairagistes et les chefs opérateurs les plus talentueux, disposent d’une scénographie précise, variée, complexe, foisonnant de détails. Ceux qui, enfin, disposant des dialoguistes les plus sensibles, parviennent à exprimer le plus d’émotions.

Et puisque la prospérité est chose qui croît habituellement avec l’âge, les rêves les plus aisés sont aussi les plus… vieux ! Ce qui signifie que plus on s’approche de la dernière passerelle de sommeil paradoxal, plus les rêves qui s’y trouvent piochent le contenu mnésique qui les compose dans le passé lointain du dormeur.

Le rêve ultime, celui que le réveil définitif a toutes les chances d’interrompre (la propension du REM étant maximale en fin de nuit) — et par là même de pérenniser (sur le plan mnésique) —, est aussi, par conséquent, le plus intéressant ! C’est celui qui, en marge de l’influence des vestiges des jours, emprunte le plus à la nature profonde du dormeur. Celui qui témoigne le plus de sa personnalité, de son caractère, de son sentiment d’exister, de sa modalité relationnelle dominante, de son type de résonance émotionnelle, de sa problématique de base, de sa souffrance psychique principale, de ses appétences, de ses ressources (et limites) de mentalisation, de son arsenal défensif, de ses conflits intérieurs… de son Inconscient².

C’est également celui dont la narration est la plus étoffée, et qui s’énonce à l’aide du plus grand nombre de mots.

Pour toutes ces raisons, le rêve ultime est, vous l’aurez compris, celui qui se prête le mieux au jeu du travail psychologique.

Et dire que c’est celui dont on a le plus de chances de se souvenir ! Une sacrée aubaine pour toute personne souhaitant utiliser ses productions oniriques afin de mieux se connaître et, partant, mieux se porter. Et une occasion rêvée pour tout psychothérapeute herméneutique digne de ce nom.


¹Le train est l’une des métaphores qui fonctionnent le mieux pour figurer l’architecture du sommeil (l’hypnogramme). Les voitures, au nombre de 4 à 6, y représentent le sommeil orthodoxe (ou non paradoxal, ou encore non-REM) alors que les passerelles, qui relient les voitures entre-elles, y représentent le sommeil paradoxal (ou REM).

²Moschos de Syracuse, poète épique et bucolique de la Grèce antique (IIe siècle av. J.-C.), avait vraisemblablement déjà eu l’intuition de tout cela lorsqu’il écrivait, dans Europé — fort joliment, du reste —, « C’est à l’approche de l’aube que la troupe des songes véridiques se donne carrière ».


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