Les aveugles de naissance rêvent-ils ? 2019

À l’automne 1991, alors que je faisais mes tous premiers pas dans un laboratoire de sommeil (c’était au Centre Hospitalier Universitaire Brugmann, dans le nord de Bruxelles), je me souviens très bien m’être posé la question suivante : un aveugle de naissance rêve-t-il ? Et si oui, de quoi rêve-t-il ?


Durant des années, ma curiosité dut se contenter de suivre un stage interminable à l’intitulé rébarbatif : « Apprendre à tolérer la frustration » ! Le mystère restait entier, personne ne semblait pouvoir répondre à ma question…

Puis vint le jour où, enfin, je sus.

Oui, absolument, les aveugles de naissance rêvent, comme tout le monde.

Mais, alors, de quoi rêvent-ils ? C’est en examinant ce qui avait si longtemps paralysé ma pensée que nous allons, ensemble, le découvrir.

Ledit blocage résultait, en premier lieu, de ma sous-estimation, patente, des sources sensorielles extra-visuelles des rêves (surdéveloppées, qui plus est, chez la personne aveugle) ; tant diachroniques (avant le sommeil) que synchroniques (durant le sommeil). Des rêves d’origine auditive, olfactive, gustative, somesthésique, proprioceptive, etc. Cette sous-estimation avait probablement été favorisée par mes acquis, tout récents, sur les « pointes PGO », l’activité cérébrale sous-corticale propre au REM... laquelle achève sa course dans la zone visuelle du lobe occipital (le « O » de PGO). Amalgamant joyeusement activité sous-corticale (dans la « pulpe » et les « pépins » du cerveau) et corticale (dans « l’« écorce » du cerveau) — ainsi que REM et rêve (comme y invitait, encore, faut-il le rappeler, la somnologie du début des années 1990) —, j’avais donc fait du rêve un processus essentiellement voire exclusivement visuel.

Le déplorable blocage résultait, en second lieu, de ma méconnaissance, encore plus manifeste, de l’importance des dimensions mnésiques et verbales, tant en amont du processus onirique (lors de l’écriture du scénario) qu’en aval (lors de la narration). Dimensions bien évidemment préservées, sinon renforcées, chez la personne aveugle.

Last but not least, concernant les rêves visuels eux-mêmes (entre 60 % et 70 % de l’ensemble des rêves chez le voyant), j’ai fini par comprendre qu’ils correspondaient, très exactement, aux représentations visuelles que l’aveugle de naissance se faisait du monde. Car pour lui, comme pour nous tous, la perception est fille de la construction.

Ce dernier point mérite un court développement. Prenons pour base de réflexion la perception de la couleur rouge. Mon cerveau, de concert avec mon esprit (mon imagination surtout), « construit » (perçoit) la couleur rouge à partir du signal que mes organes sensoriels visuels (c’est-à-dire mes yeux) lui fournissent. Le cerveau de l’aveugle de naissance, de concert avec son esprit (son imagination surtout), « construit » (perçoit) — pareillement — la couleur rouge à partir du signal que ses organes sensoriels non-visuels lui fournissent. S’étayant par exemple sur des signaux gustatifs, la couleur rouge peut très bien être associée au goût de la tomate (fruit éminemment rouge s’il en est), sur le mode de la synesthésie¹.

  • ¹Phénomène neuropsychologique, relativement rare (moins de 5% de la population), par lequel deux ou plusieurs modalités sensorielles sont associés. Dans la synesthésie graphèmes-couleurs — la plus courante —, chaque lettre (et/ou chiffre) est associée(é) à une couleur différente.

À partir de là, rêver de la couleur rouge consistera, dès lors — pour l’aveugle de naissance comme pour le voyant (ou l’ayant vu) —, à reconstruire (par le truchement de la mémoire) une réalité qui avait déjà été elle-même initialement construite (par le biais de la perception). Un rêve est donc le résultat d’une construction au carré. Au cube, même, si l’on y adjoint la dimension verbale (sans parler de la dimension relationnelle qui entre en jeu lors de toute narration) !

Voilà qui illustre à merveille le fil rouge (sans faire de jeu de mots) qui nous sert de guide d’un bout à l’autre de cet réflexion… à savoir, le paradigme constructiviste.

Ce n’est que lorsque mes outils cognitifs furent suffisamment matures que pour pouvoir m’ouvrir un tant soit peu à ce méta-modèle aujourd’hui incontournable, que je commençai à y voir un petit peu plus clair.

Rappelons-le, l’axiome de départ dudit paradigme¹ est le suivant : « Nous construisons la réalité qui nous entoure bien plus que nous l’appréhendons » (sans nous en apercevoir, bien entendu).

  • ¹ Né au XVIIIe siècle, avec Kant, puis importé dans le champ de la psychologie par le psychologue et philosophe Jean Piaget dans la première moitié du XXe siècle, avant que d’être développé par les anthropologues, épistémologues, psychologues et sociologues Gregory Bateson et Paul Watzlawick au sein de l’École de Palo Alto, dans la seconde moitié du XXe siècle.

Cela tient, tout à la fois, aux limitations intrinsèques de nos organes des sens, à celles, tout aussi intrinsèques, de notre rationalité, à la part active jouée par notre cerveau dans le processus de traitement de l’information et, enfin, à l’influence de notre esprit sur la façon dont nous saisissons le réel (impact de la sphère cognitive, relationnelle, émotionnelle, pulsionnelle, symbolique, imaginaire, etc.)

Analysons, brièvement, chacun de ces points.

-  La perception est déjà le résultat d’un traitement de l’information — opéré par le cerveau —, et non une simple préhension de l’information.

-  Cette dernière est réalisée par les organes des sens, lesquels — en raison de leurs limitations (notion de sensorialité limitée) — distordent le réel dès l’entame du processus.

-  Une fois traitée par le cerveau, l’information fait encore l’objet de moult « connotations », opérées par l’appareil mental (la machinerie de l’esprit).

-  Enfin, le concept de rationalité limitée met en regard l’extrême lenteur du traitement de l’information par le cerveau humain (la puissance « computationnelle » de l’intelligence artificielle lui est infiniment supérieure, comme chacun sait) avec la très grande quantité d’informations à prendre en considération dès lors qu’il s’agit de procéder au moindre petit choix véritable (opérer un choix « véritable » implique d’examiner, dans les moindre détails, chaque option existante). Cette limitation implique l’utilisation massive du processus de « rationalisation a posteriori » : défense psychologique consistant à valider, dans l’après-coup, les pseudo-choix opérés… ce afin d’échapper aux inévitables « dissonances cognitives ».

Phénomènes aussi distrayants qu’instructifs, les illusions d’optique dévoilent certains des mécanismes responsables de la manière dont nous « inventons le réel »…

Prenons un exemple tout simple : il suffit de fixer cinq petites minutes durant un carré rouge sur une feuille blanche pour que la couleur paraisse nettement plus pâle. Les récepteurs rétiniens sollicités — une variété de « cônes » — se seront, alors, quelque peu fatigués (notion de sensorialité limitée). Pas mal, mais il y a mieux… Si, dans la foulée, l’on se met à fixer une feuille parfaitement blanche, un carré vert, de même dimension que le précédent, apparaitra en son centre, comme par magie ! C’est que, dans la zone de la rétine considérée, les récepteurs sensibles à la couleur rouge auront, alors, passé la main aux récepteurs sensibles aux deux autres couleurs primaires impliquées dans la perception du blanc : à savoir le bleu et le jaune, dont tout peintre amateur sait que le mélange donne du… vert !

Comme toute chose perçue, les couleurs sont, donc, des phénomènes strictement relatifs. Elles n’ont point de réalité immanente (un tel rouge pour vous, ne sera pas le même rouge pour moi), et encore moins permanente (après l’avoir fixé pendant cinq minutes, il sera différent et pour vous et pour moi).

Dans une interview accordée à la radio, j’ai un jour entendu Gilbert Montagné — le célèbre auteur-compositeur-pianiste-interprète, aveugle « de naissance » (en réalité, ce sont les conditions de suroxygénation en couveuse de prématurité qui ont entrainé sa cécité) — déclarer qu’il savait très précisément à quoi ressemblait la couleur rouge… dans la mesure où il en avait une représentation mentale très claire (comme chacun de nous). Avec un brin de provocation, il ajoutait se rendre fréquemment au cinéma — muni de ses lunettes noires et de sa canne blanche ! —, où il adorait « voir » les films... avec ses oreilles et, surtout, son imagination.

Dans le même ordre d’idée, dans un Matière Grise de 2019 (émission de télévision scientifique en Belgique), un aveugle de naissance explique que : « Le rouge, c’est la couleur qui m’échappe le plus. On dit que c’est une couleur chaude, plutôt appréciée, mais, en même temps, il y a beaucoup de choses associées au rouge qui ne sont pas forcément bien : carte rouge au foot, feu rouge, sang… J’associe cette couleur à certaines personnes que je connais : des personnes chaleureuses, mais qui peuvent assez vite virer au rouge… »

Résumons-nous. Le non-voyant de naissance invente (« voit ») la couleur rouge, en utilisant :

1. ses organes de sens non-visuels (les « périphériques », pour user de la métaphore informatique), dont la tâche est de capter le réel,
2. son cerveau (le « hardware »), dont la tâche est de traiter le réel,
3. son esprit (le « software »), dont la tâche est de connoter le réel.

Entre voyants (ou ayants vu) et non-voyants de naissance, seuls les périphériques diffèrent. Dans les deux cas, c’est l’imagination (laquelle doit tant au software qu’au hardware) qui est aux commandes.

Comme on imagine le monde, comme on le voit. Au sein du paradigme constructiviste, la célèbre formule de Saint-Thomas : « Je ne crois que ce que vois » est retournée comme une vulgaire crêpe : « Je ne vois que ce que je crois » !

Ce qui, pour en revenir (enfin) à notre propos implique cette autre règle : Comme on voit (imagine) le monde, comme on le rêve.

Freud affirmait qu’« On ne tombe pas hors du monde lorsque l’on rêve »¹. De son monde, voulait-il dire : on ne construit ses rêves qu’avec ce que l’on connait. Ce monde à nous est le fournisseur exclusif de la cour des songes. Et c’est à notre mémoire (l’une des « applications » de notre software) que revient le privilège d’en assurer la livraison à domicile, tant en amont du processus (la construction du rêve) qu’en aval (sa remémoration). Le rêve s’ancre toujours dans un réel : le nôtre.

  • ¹Une fois de plus, il avait repris cette idée à F. W. Hildebrandt (Le rêve et son utilisation pour la vie, 1875) : « Le rêve ne peut jamais se défaire du monde réel, et ses formations ne peuvent jamais qu’emprunter leur matériau de base ou bien à ce qui est apparu à nos yeux dans le monde des sens ou bien à ce qui a déjà trouvé place dans notre démarche de pensée vigile. »

Ce qui, incidemment, implique que le rêve est engendré par une imagination créative et non créatrice. La créativité, en effet, conduit à associer, de manière inédite, des éléments préexistants (avec la créativité, on reste toujours dans le monde). Alors que le processus de création consiste, pour sa part, à faire naître des éléments inédits, à les générer ex-nihilo (avec la création, on sort du monde), tel un démiurge.

Dans Matière Grise, toujours, un autre aveugle de naissance déclare : « Dans mon rêve, un chien me poursuit. Je cours de manière désespérée, pensant : “ je n’ai plus rien à perdre”. J’entends les grognements et les pattes sur le sol qui se déplacent rapidement. Je me réveille au moment où le chien est sur moi. Dans la vraie vie, seul, je ne cours pas. Je peux marcher vite, mais pas courir, ou alors accompagné de quelqu’un. En plus, j’étais sans canne, ce qui ne m’arrive jamais. ». L’imagination créative du rêveur a donc procédé de la sorte : « Je sais ce que c’est que de courir accompagné, je sais ce que c’est que de marcher vite non accompagné et je sais ce que c’est que d’être assis sans canne. À partir de là, je mixe le tout, et j’imagine, dès lors, que je cours tout seul et sans canne ! »

Alors que dans l’épistémologie prémoderne, rêve et réalité sont aussi opposés que peuvent l’être le jour et la nuit — « Il faut veiller à ne pas prendre ses rêves pour la réalité », n’est-ce pas ? —, dans l’épistémologie constructiviste, au contraire — puisque nous rêvons le monde tel que nous le voyons (l’imaginons) —, rêve et réalité ne peuvent être que du même bord !

Puisqu’on ne saurait rêver ailleurs que dans sa réalité propre — celle que nous construisons tous en permanence —, rêve et réalité constituent, forcément, les côtés face et pile d’une même pièce. Il est donc tout bonnement impossible de faire autrement que « prendre ses rêves pour la réalité » !

Cette dualité rêve/réalité a inspiré quantité d’artistes.

Dans le registre cinématographique, le film Inception en est la parfaite illustration. Dans cette grosse production hollywoodienne, sortie en 2010, et pilotée par Leonardo diCaprio, le réalisateur-scénariste, Christopher Nolan, semble avoir mis un point d’honneur à ne surtout pas bénéficier des lumières d’un somnologue… et d’un onirologue, encore moins¹ ! En revanche, la dualité rêve/réalité — à savoir la réalité est à la source du rêve/le rêve est à la source de la réalité — y reçoit un traitement magistral. Ci-après, le pitch, passablement alambiqué.

  • ¹Une contre-vérité parmi bien d’autres : « 5 minutes dans la réalité équivalent à 1 heure dans un rêve »… ce qui ne correspond ni à la théorie hypnique d’un LaBerge (au sein de laquelle 5 minutes dans la réalité équivalent à 5 minutes dans un rêve), ni à la théorie hypnopompique à éveil brutal d’un Maury, d’un Dennett ou encore d’un Tassin (au sein de laquelle une fraction de seconde dans la réalité équivaut à une durée X dans un rêve) ni, enfin, à la théorie hypnopompique à éveil progressif d’un Goblot (au sein de laquelle environ ½ heure dans la réalité équivaut à une durée X dans un rêve).
  • Autre affirmation sans fondement aucun : « Au cours du rêve, les fonctions cérébrales sont 20 fois plus actives que la normale »…

Dom Cobb, le héros, est engagé par Saito, un homme d’affaires japonais sans scrupules, pour implanter (to incept) une idée dans la mémoire de Robert Fischer (à l’insu de ce dernier, bien évidemment), le jeune héritier d’une multinationale concurrente. La réalisation de cette idée (« Je vais démanteler l’empire financier de papa ») permettrait à Saito de devenir le n°1 mondial de son secteur. Afin de procéder à cette inception, Cobb va faire appel à une technologie développée par et pour l’armée. Il s’agira, ici, de se rendre maître de l’intrigue de trois rêves « partagés » — se déroulant, respectivement, dans une ville, dans un hôtel et à la montagne —, emboîtés les uns dans les autres, tels des poupées russes. Ces rêves — induits conjointement chez la victime, chez Cobb, chez ses quatre co-équipiers ainsi que chez Saito lui-même (voilà pour l’aspect « partagé ») — auront pour office d’activer « les trois niveaux de profondeur de l’inconscient » de Fischer. Les « matrices » de ces rêves seront créées par un cinquième comparse, baptisé « l’architecte », et seront ensuite enrichies, progressivement, par l’imagination de chacun des rêveurs. Une fois parvenus à l’intérieur de l’intrigue du troisième songe — au cœur de l’inconscient de Fischer —, les inceptors implanteront, enfin, la fameuse idée, via la greffe d’une séquence onirique préfabriquée dont la forme sera à la fois émotionnelle et positive (la seule susceptible d’exercer quelque influence sur l’inconscient). Ce qui nous vaut une scène poignante dans laquelle Fischer-père, couché sur son lit de mort, souffle à l’oreille de Fischer-fils : « Je suis extrêmement déçu que tu aies essayé de devenir comme moi »… avant de lui confier qu’il conserve précieusement, à l’abri de son coffre-fort, un petit moulin à vent fabriqué jadis par les mains enfantines de son fils adoré… Une déclaration d’amour, donc, doublée d’une marque de confiance, toutes deux destinées à encourager ledit fils à suivre sa propre voie. Une fois la séquence greffée, il ne restera plus aux inceptors qu’à s’extraire, dare-dare, de ces matriochkas oniriques, par la grâce d’un « coup de fouet » : le choc produit par une chute en arrière¹… s’ils ne veulent pas errer à tout jamais dans les limbes (un « espace de rêve non-structuré »). Au réveil, la victime prendra l’idée exogène pour sienne, le rêve pour la réalité. Littéralement.

  • ¹Amalgame grossier, un de plus, avec les hallucinations hypnagogiques proprioceptives.

Dans ce récit éminemment constructiviste, les trois scénarii oniriques, basés initialement sur les patrons fournis par l’architecte, sont ensuite co-construits à l’aide des représentations mentales fournies par sept rêveurs (Cobb, ses quatre acolytes, Saito et Fischer lui-même). La réalité (de chacun) est donc bien à la source des rêves. Et, en retour, comme le monde est rêvé, comme il s’inscrit dans la sphère mnésique (en ce compris l’idée implantée) — sous forme de traces ou de souvenirs —, et comme il finit par exister dans le réel (en ce compris la réalisation de l’idée implantée) ! Le rêve est donc bien à la source de la réalité.

Ce dernier point — comme le monde est rêvé, comme il finit par exister —, du plus haut intérêt sur le plan pragmatique, s’explique par l’action conjuguée d’au moins trois facteurs :

1. sur le plan affectif, tout d’abord, le climat émotionnel qui baigne le rêve tend à déteindre sur celui qui imprégne la conscience vigile (par le truchement, notamment — surtout lorsque ce climat est lourd —, d’une réactivité modifiée de l’amygdale et de l’hippocampe, ainsi que d’une désactivation de l’inhibition émotionnelle dont se charge, normalement, une petite zone du cortex préfrontal,

2. sur le plan des représentations mentales, ensuite, certaines images et/ou pensées oniriques qui viennent à s’échouer sur le rivage de la conscience vigile ont tendance à se montrer particulièrement entêtantes,

3. sur le plan herméneutique, enfin, le sens donné au rêve (par le biais d’une hétéro- ou, pour le moins, d’une auto-interprétation) aura valeur de conseil soufflé par l’inconscient à l’oreille de la conscience vigile.

En ce qui concerne ce dernier facteur, le Talmud¹ enseigne une règle d’or. Dans sa deuxième (et dernière) version — celle dite de Babylone (achevée entre le VIe et le VIIIe siècle apr. J.-C.) —, il est précisé que « Tous les rêves marchent selon la bouche » (Talmud Bavli, traité Berakhot, 55 b-5)… Cette formulation, quelque peu sibylline, signifie que « Tous les rêves se réalisent (« marchent ») selon la parole de l’onirocrite (« la bouche ») » !

  • ¹Livre de la sagesse juive, transcription de l’enseignement oral dispensé par les grands rabbins jusqu’au Ier siècle apr. J.-C. (destruction du second temple de Jérusalem). Recueil des principaux commentaires destinés à encourager la réflexion et, surtout, l’esprit critique, chez le lecteur du Tanakh (la Bible hébraïque) et, en particulier, de la première section de celui-ci : la Torah (le Pentateuque, la « Loi »).

Autrement dit, toute interprétation formulée par un onirocrite — pour peu que ce dernier bénéficie d’une légitimité suffisante aux yeux du rêveur — confère une valeur prémonitoire au rêve. Et ce par l’entremise du mécanisme de suggestion¹. Aussi, tout rêve interprété se transforme-t-il, ipso facto, en rêve prophétique ! Tout onirocrite se mue, automatiquement, en oniromancien ! Et point n’est besoin d’invoquer, pour cela, quelque force occulte que ce soit.

  • ¹Pensée dont l’origine se trouve à l’extérieur du sujet, qui est véhiculée par l’usage de la parole, qui agit sur le psychisme du sujet… et finit par se transformer en acte.

L’Histoire fourmille d’anecdotes illustrant ce propos. Le cas de Jules César est, à cet égard, édifiant. À l’âge de 31 ans, alors qu’il n’est encore qu’un simple petit magistrat exerçant en Espagne, il rêve, une nuit, qu’il viole sa mère ! Préoccupé, il s’en va consulter son onirocrite favori. Ce dernier se fend, alors, de l’interprétation suivante : « César violera Rome, sa mère patrie, en lui imposant sa volonté malgré les résistances de la cité ». Fort de cette prophétie, César prend le chemin de Rome…

À l’instar des grandes figures de l’École de Palo Alto (Bateson, Jackson et Haley, puis, dans un second temps, Watzlawick, Weakland et Fisch), les tenants actuels de la thérapie systémique (terrain de prédilection pour le modèle constructiviste) appellent ce genre de phénomène : « prédictions qui se réalisent d’elles-mêmes », ou « prophéties auto-réalisantes » (ou encore « auto-réalisatrices »).

Signalons, enfin, que la dualité rêve/réalité se révèle être également un excellent ressort humoristique. En témoigne cette histoire drôle, souvent racontée par Siegi Hirsch, tête de file de la thérapie systémique en Belgique, et grand raconteur de blagues devant l’Éternel : « Une femme est couchée dans son lit. Un homme entre dans sa chambre, et s’approche d’elle. La lumière de la lune qui filtre à travers le fenêtre fait apparaître un corps merveilleusement musclé. D’une voix tremblante, la femme demande : “Qu’allez-vous me faire ?” Et l’homme, de répondre : “Je ne sais pas, c’est vous qui rêvez !” »


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