Chronique de mai 2013 Aphrodite hors le jouir

Les deux précédentes chroniques ont porté sur les déséquilibres engendrés par la trop grande propension des femmes à jouir ; laquelle est susceptible de représenter une menace pour l’homme. Dans les sociétés patriarcales, la défense culturelle des hommes va être à la fois d’une simplicité et d’une perversité déconcertantes : leur interdire cette jouissance !


Combattant le mal par le mal, cette culture machiavélique va renverser les rôles : l’homme se trouvera être le phallus puissant et jouissant, la femme devra se contenter d’être l’objet de cette jouissance. Un objet absolument non-concerné par le plaisir sexuel.

La logique de la nature était celle de la polyandrie, celle de l’absurde fut celle de la polygamie (ou plus exactement de la « polygynie »). À la femme qui avait déjà du mal à être satisfaite par un homme « entier », la société patriarcale traditionnelle décida de ne plus accorder qu’une fraction ! Cette logique fut tout d’abord l’apanage des rois - dans les civilisations sumérienne et égyptienne -, avant que d’être généralisée au tout venant - dans le judaïsme, lequel passa ensuite le flambeau à l’islam.

Il est utile de rappeler, à ce propos, que la société patriarcale apparaît tardivement dans l’histoire de l’humanité. Il faut attendre l’âge du bronze - il y a moins de quatre mille ans - pour qu’éclose au Moyen-Orient l’ère du monothéisme. Adorer Dieu, c’était abandonner la Terre-Mère pour le Ciel-Père. Cette évolution est probablement liée à l’accumulation des richesses (engendrée par la révolution néolithique), laquelle entraîna la généralisation des guerres.

Et qui dit guerre, dit culte du héros, vénération du mâle puissant, fascination pour le muscle !

D’une certaine manière, la polygamie a justifié l’homme dans son impuissance à satisfaire les femmes. Voilà probablement pourquoi cette pratique contre-nature a si largement essaimé. Il est à noter, toutefois, qu’une polyandrie primitive existe encore, sous forme endémique, dans certaines cultures traditionnelles de régions rurales fort retirées : au Tibet, en Inde, dans l’ouest de la Chine ou en Asie du sud-est, par exemple.

Pour mettre la femme hors le jouir, certaines cultures vont inventer de surcroît les mutilations sexuelles. L’excision, autrement dit l’ablation du clitoris et/ou des petites lèvres vaginales (deux millions de jeunes filles dans le monde subissent, chaque année, cette meurtrissure, perdant par là-même, irrémédiablement, leur faculté de jouissance). L’introcision, c’est-à-dire une incision dans la partie la plus voluptueuse du vagin (la paroi antérieure proximale, siège de l’hypothétique point G). Ou encore l’infibulation, autrement dit la couture entre-elles des grandes lèvres vaginales, ce qui rend simplement impossible tout rapport sexuel !

En ce qui concerne une culture qui nous est plus familière, la religion catholique va inventer le culte de la Vierge Marie, et la condamnation consécutive de la femme jouisseuse. En Occident, ce code moral a véritablement rongé la sexualité féminine (et il est bien évident que tant la mythologie que les valeurs chrétiennes imprègnent tout Européen, quelles que soient ses orientations spirituelles).

La Vienne-1900, son hypocrisie sexuelle exacerbée et son triste cortège d’hystéries de conversion, en reste l’exemple-type. Face au « malaise » que provoquait, chez la femme, la « civilisation » *, Freud postula, chez elle, l’existence d’une insuffisance sublimatoire intrinsèque ! De par son incapacité à convertir l’énergie sexuelle en « libido inhibée quant au but », la femme aurait moins bien supporté le « Surmoi civilisateur » ! Autrement dit, la femme en aurait été réduite à faire de l’hystérie plutôt que de se lancer dans de nobles activités intellectuelles ou artistiques !

Cette supposée incapacité n’était rien d’autre, bien entendu, qu’une interdiction masculine.

La vie sexuelle de la femme étant, décidément, demeurée pour Freud un « continent noir » (comme il l’a finalement concédé lui-même), il n’a pas su percevoir la simplicité du drame féminin : celui d’être sexuellement mieux équipée que l’homme, tout simplement !

Le « destin » de cette « anatomie » ** dans une civilisation chrétienne : hystérie et frigidité.

* Référence à Malaise dans la civilisation, ouvrage psychosociologique de Freud, publié en 1930.

** Référence à la célèbre expression de Freud : « L’anatomie fait le destin ».


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