Chronique d’octobre 2018 Inventer le réel (Les aveugles de naissance rêvent-ils ? partie 2)

Analysons, brièvement, chacun des points mentionnés à la fin de la chronique du mois passé.


La perception est le résultat d’un traitement de l’information — opéré par le cerveau — et non une simple préhension de l’information.

La préhension de l’information, pour sa part, est réalisée par les organes des sens, lesquels — en raison de leurs limitations (notion de sensorialité limitée) — distordent le réel dès l’entame du processus.

Une fois traitée par le cerveau, l’information fait encore l’objet de moult « connotations », opérées par l’appareil mental (la machinerie de l’esprit).

Enfin, le concept de rationalité limitée met en regard l’extrême lenteur du traitement de l’information par le cerveau humain (la puissance « computationnelle » de l’intelligence artificielle lui est infiniment supérieure, comme chacun sait) avec la très grande quantité d’informations à prendre en considération dès lors qu’il s’agit de procéder à un choix véritable, aussi minime soit-il (un choix véritable implique d’évaluer, une par une, l’ensemble des possibilités existantes). Cette limitation sous-tend l’utilisation massive du processus de « rationalisation a posteriori » : défense psychologique consistant à valider — dans l’après-coup — les pseudo-choix opérés… ce afin d’échapper aux inévitables « dissonances cognitives ».

Phénomènes aussi distrayants qu’instructifs, les illusions d’optique dévoilent certains des mécanismes responsables de la manière dont nous inventons le réel.

Pour prendre un exemple tout simple, il suffit de fixer un carré rouge sur une page blanche pendant cinq petites minutes pour que la couleur paraisse nettement plus pâle. Les récepteurs rétiniens sollicités, une variété de « cônes » sensibles à la couleur rouge, se seront alors quelque peu fatigués (notion de sensorialité limitée). Pas mal… mais il y a mieux. Si, dans la foulée, l’on se met à fixer une page parfaitement blanche, un carré vert, de même dimension que le précédent, apparaitra en son centre, comme par magie ! C’est que, dans la zone de la rétine considérée, les récepteurs sensibles à la couleur rouge auront passé la main aux récepteurs sensibles aux deux autres couleurs primaires impliquées dans la perception du blanc : à savoir le bleu et le jaune, dont tout peintre amateur sait que le mélange donne du… vert.

Comme toute chose perçue, les couleurs sont, donc, des phénomènes strictement relatifs. Elles n’ont aucune réalité immanente (un tel rouge pour vous ne sera pas le même rouge pour moi) et encore moins permanente (après l’avoir fixé pendant cinq petites minutes, il sera différent et pour vous et pour moi) !

Dans une interview accordée à la radio, j’ai entendu, un jour, Gilbert Montagné — le célèbre auteur, compositeur, pianiste et interprète, aveugle « de naissance » (en réalité, ce sont les conditions de suroxygénation en couveuse de prématurité qui ont entrainé sa cécité) — déclarer qu’il savait très précisément à quoi ressemblait la couleur rouge… dans la mesure où il en avait une représentation mentale très claire (comme chacun de nous). Avec un brin de provocation, il ajoutait se rendre fréquemment au cinéma — muni de ses lunettes noires et de sa canne blanche —, où il adorait « voir » les films... avec ses oreilles et son imagination !


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