Chronique de juin 2018 La loi de l’oubli

Le mois passé, nous avons vu que l’amnésie des rêves était la botte secrète utilisée par le sommeil pour combattre le trauma. Il est, d’ailleurs, admis, actuellement, que la dimension vigile des processus de résilience fait appel à une même « stratégie de l’oubli » (lire, par exemple, dans ce domaine, Sauve-toi, la vie t’appelle, de Boris Cyrulnik, publié en 2012).


Dans Histoire d’une vie (2004), Aharon Appelfeld — immense romancier, poète et essayiste israélien —, multi-rescapé¹, écrit ces quelques lignes : « Lorsque nous arrivâmes en Israël, l’oubli était déjà solidement ancré en nos âmes. Et l’oubli trouva là une terre fertile […] Parfois, des scènes de guerre réapparaissaient et réclamaient leur droit à l’existence. Il n’était cependant pas en leur pouvoir d’ébranler les fondations de l’oubli et la volonté de vivre. Et la vie disait alors : “Oublie, fonds-toi dans le paysage”. Les kibboutz et autres centres pour adolescents étaient des serres merveilleuses dans lesquelles s’épanouissait l’oubli ».

La victimologie a bien montré, du reste, que les survivants de la Shoah qui s’en sont le mieux sortis psychiquement sont ceux qui ont su utiliser, avec le plus d’habilité, le « mécanisme de survie de l’oubli »²… et jusqu’à celui de « l’oubli de l’oubli »² ; puisque, dans cette dynamique auto-thérapeutique, même l’oubli doit être, idéalement, oublié !

Selon les résultats obtenus par Lavie, plus le rescapé a résilié, plus la dimension morphéique de son appareil mental parvient à se conformer à cette loi de l’oubli… laquelle n’a manifestement aucun mal à traverser les divers états de vigilance.

Dans L’héritage nu (2006), Aharon Appelfeld, toujours lui, signale que, peu de temps après avoir embrassé une nouvelle vie, en Israël, en 1946, un phénomène salutaire se produisit : « Bien sûr, il y avait les rêves, torturants. Dans cette “région”, les horreurs gardaient leur pleine épouvante, aigüe et pénétrante comme seul un rêve nu peut l’être. Mais l’instinct d’oublier, si on peut l’appeler ainsi, finit par s’emparer de cette “région” également et, miraculeusement, nous cessâmes également de rêver ».

Ils ne cessèrent point de rêver, bien évidemment. Leurs rêves ne parvinrent plus à passer le filtre auto-protecteur de la censure mnésique hypnopompique (lors du réveil), voilà tout. Ce qui, sur le plan de la conscience vigile, revient, bien sûr… strictement au même.

Incidemment, ceci corrobore la thèse selon laquelle le rêve réellement produit offre bien peu d’intérêt, en tant que tel. Le seul rêve qui importe vraiment, le seul qui puisse avoir un effet pragmatique sur le dormeur, est bien celui dont ce dernier se souvient, ou qu’il décide d’oublier… c’est selon.

Notons, pour clore le chapitre, que les innombrables travaux ayant confirmé, depuis des décennies, le rôle primordial du sommeil dans la consolidation de la mémoire à long terme, ont récemment éveillé la curiosité des traumatologues. Ces derniers ont constaté, en effet, que les événements bouleversants avaient tendance à se graver moins profondément dans la mémoire lorsque l’heure du coucher était différée (le soir même). Et plus elle l’était, plus l’effet était marqué. Il semblerait, donc, que la réduction du temps de sommeil offre une protection contre le PTSD (l’état de stress post-traumatique) ! Ceci est à mettre en relation avec ce que nous avons dit, dans de précédentes rubriques, sur le lien entre PTSD et dépression ainsi que sur l’effet antidépresseur de l’agrypnie (la privation partielle de sommeil).


¹La liste est longue : des pogroms perpétrés dans sa ville natale de Czernowitz (fraîchement roumaine, anciennement moldave et bientôt ukrainienne), du ghetto dans lequel il fut confiné, de la marche forcée vers le camp de concentration où il fut interné, du camp en question, de son évasion, de la forêt ukrainienne qui le recueillit pendant trois ans (sic), de la marche forcée vers le camp de transit italien où il fut emmené à la libération et, pour terminer, de ce camp lui-même où il séjourna un temps avant de parvenir à rejoindre la ville de Haïfa.

²Ces deux formules sont de Siegi Hirsch, l’une des principales figures de la thérapie familiale en Belgique, aux Pays-Bas et en France… survivant, lui-même, du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.


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