Le rêve est un objet qui a cessé d’exister au moment où l’on l’étudie.

Tel le paléontologue, qui doit se contenter d’un nombre compté d’os (et, avec un peu de chance, de quelques empreintes) — le tout fossilisé, bien sûr — pour reconstituer son objet d’étude, l’onirologue travaille, lui aussi, exclusivement, sur des restes.
Certes, une poignée d’onirologues s’intéressent depuis le milieu des années 1970 aux signaux oculaires préétablis que certains rêveurs lucides, particulièrement doués et entraînés, parviennent à émettre afin de transmettre une série d’indications sur leurs rêves en cours. Mais de là à pouvoir étudier véritablement ces songes online, sur la base de ce maigre streaming… Et quand bien même, un rêve lucide n’est pas un rêve ordinaire : se poserait donc inévitablement la question de l’extrapolation.
Il faut donc s’y résoudre : l’étude des rêves ne peut s’effectuer qu’à titre post-mortem !
Les progrès accomplis par la neuro-imagerie fonctionnelle sont pourtant, à proprement parler, prodigieux. En 2013, déjà, le professeur Yukiyasu Kamitani, de l’Advanced Telecommunications Research Institute International (ATR), à Kyoto, avait mené une étude pionnière en la matière. Grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), il était parvenu à identifier la plupart des catégories de contenus visuels (« voiture », « homme », « femme », « ordinateur », « nourriture »…) présents dans les hallucinations hypnagogiques de ses sujets. Pas encore des rêves, donc… mais pas loin : ces fausses perceptions qui s’invitent au moment de l’endormissement¹, dont la plus commune — et certainement la plus vertigineuse — est la sensation soudaine de tomber dans un trou sans fond. Cette hallucination hypnagogique, de type kinesthésique, s’accompagne le plus souvent d’une secousse appelée « sursaut hypnique », dont la manifestation évoque le réflexe archaïque de Moro². À partir de la seule cartographie des activations cérébrales — matérialisées, sur les clichés, par des couleurs différentes —, Kamitani est ainsi parvenu à identifier jusqu’à 80 % des catégories d’images « hallucinées » par ses participants au moment de l’endormissement !
¹Une description minutieuse de ces « proto-rêves » nous a valu l’une des plus belles pages de la littérature française. Dans le célébrissime incipit de Du côté de chez Swann (1913), premier des sept tomes du cycle À la recherche du temps perdu, Marcel Proust écrit : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint […] Puis [cette croyance] commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non. »
²Notion reprise et transposée sous la forme du « kick » — une perturbation physique imposée au dormeur, qui se traduit dans le rêve par une sensation de chute, ou du moins de déséquilibre, et vise à provoquer son réveil —, dans Inception, le blockbuster de Christopher Nolan (sorti en 2010).