Chronique de novembre 2021 Renoncer sans renoncer (Travail de deuil en cascade, partie 1)

Sur base des considérations tant paléontologiques que psychodynamiques du mois passé, le rêve que Néandertal et Cro-Magnon décident de partager avec leurs semblables apparaît à la fois comme la source, le véhicule et le produit d’un travail de deuil à échelle collective.


Le rêve est, avant tout, un ensemble structuré d’objets mentaux destinés à se substituer aux objets extérieurs subitement soustraits du champ psychique, à la faveur de l’endormissement. Le travail de deuil inaugural est donc engendré, tout simplement, par le vécu de perte inhérent au sommeil. Dès l’initiation de celui-ci, en effet, le dormeur expérimente de concert l’évanouissement du monde extérieur et la mise entre parenthèses de sa propre conscience réflexive. Une béance est donc creusée, qui ne demande qu’à être comblée… ce dont se charge, avec zèle, l’activité onirique.

Ensuite, nous l’avons dit précédemment, les peintures de l’artiste-rêveur convoquent, le plus souvent, ses chers disparus. D’autant que tout porte à croire que les hommes préhistoriques croyaient déjà, comme c’est encore le cas aujourd’hui dans de nombreuses sociétés traditionnelles, que les rêves étaient des messages envoyés par les morts. Un deuxième deuil se superpose donc au premier. François Duyckaerts, psychanalyste existentialiste liégeois, définissait le travail de deuil comme étant un processus visant à « renoncer sans renoncer ». Le rêve est, manifestement, un des principaux acteurs de ce subterfuge de l’esprit. Il permet de remplacer, par un objet imaginaire, l’objet réel disparu… non seulement du champ psychique, mais également du monde extérieur, et ce à tout jamais.

Défauts gommés, qualités magnifiées, cet objet imaginaire va être ensuite survalorisé, le rêve se faisant, dès lors, écrin pour objet grandiose. Objet dont la matérialisation symbolique, sur la paroi d’une caverne, ou le flanc d’une roche, fera ensuite office de résidu idéalisé : un chasseur intrépide, affrontant le mammouth courroucé, au péril de sa vie. In fine, la matérialisation de l’objet idéalisé permet à son créateur d’« introjecter » (mettre à l’intérieur de lui-même) plus aisément l’objet perdu, de s’identifier plus facilement à lui et d’éprouver plus rapidement à son égard un sentiment de nostalgie… point de mire de tout processus de deuil.


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