Chronique d’octobre 2021 Du culte à la culture (Cro-Magnon partage ses rêves, partie 2)

Forts des arguments discutés le mois passé, il n’est donc pas exagéré de penser que la culture plante ses racines les plus profondes dans le terreau des rêves préhistoriques.


Ces derniers peuvent se targuer, en effet, de figurer parmi les principales sources d’inspiration des premières œuvres d’art jamais réalisées par la main de l’homme (même si, en ces temps reculés, l’intention n’était certainement pas de « faire de l’art »).

Des rêves — et par conséquent des œuvres — peuplés de disparus ! Car la culture s’est constituée — et continue à le faire — à travers le culte des morts. « Du culte à la culture », comme disent les anthropologues. C’est parce que l’homme s’est révélé incapable de supporter la souffrance engendrée par la disparition de ses proches, qu’il s’est mis à produire des œuvres-reliques. Objets (au sens large, puisque certains pouvaient déjà être immatériels, comme la musique ou la danse) dépourvus de toute utilité pratique (« … une œuvre d’art, ça ne sert à rien ! », dixit le capitaine Haddock dans Tintin et l’Alph’Art, ultime opus [inachevé], publié en 1986), mais facilitant grandement, en revanche, le processus de deuil. La lame de la nature, et son implacable loi de la finitude, s’avérant par trop tranchante, il fallait impérativement trouver à l’adoucir… et ce fut l’invention de la culture, véritable émousseur de couteaux existentiels ! Les peintures réalisées par les artistes des premiers âges furent autant de résidus — souvent rêvés avant que d’être matérialisés, là est notre point — de leurs chers disparus. Des vestiges, accumulés, de génération en génération, constituant, progressivement, une culture… locale tout d’abord (la tradition), globale ensuite (la culture universelle).

Dans la grotte de Lascaux, la célèbre scène trônant dans la salle dite « du puits », vieille d’environ 19.000 ans, donne à voir un homme allongé, en érection. À sa droite, un oiseau est perché sur une sorte de flèche, avec, au sol, les morceaux d’une lance brisée. À sa gauche, un gigantesque bison perd ses tripes, à l’endroit précis où la pointe d’une lance est venue se ficher. Voici l’interprétation qu’en donne Michel Jouvet, pionnier aussi bien de la somnologie que de l’onirologie. L’oiseau au premier plan est là pour indiquer que la scène se déroulant à l’arrière figure un rêve. L’homme allongé est, en même temps, l’artiste, lui-même, en train de rêver (l’érection prouve qu’il est en sommeil paradoxal), et le père de l’artiste, en train d’agoniser auprès de son gibier… scène qui s’est très probablement déroulée, et a inspiré ce rêve à l’artiste (les rêves préhistoriques projetés sous forme picturale étant, en effet, essentiellement inspirés par des scènes de la vie réelle).

Ce rêve correspond à la production mentale d’un reliquat imaginaire de l’objet d’attachement récemment disparu. Production qui a pour vocation d’aider le rêveur à accepter l’inacceptable. Quant à la production picturale, qui fait suite, elle participe d’une accélération du processus de renonciation : la matérialisation du reliquat imaginaire sous forme symbolique, étape nécessitant, bien entendu, des dispositions artistiques en suffisance...


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