Pour Aristote, un siècle plus tard (IVe siècle av. J.-C.), c’est le refroidissement du cœur, par un sang lui-même préalablement refroidi, qui provoque le sommeil.

Ce qui frappe, chez Aristote, c’est la vigueur avec laquelle il réfute l’origine métaphysique des rêves, tranchant ainsi totalement avec ses contemporains. Et tout particulièrement avec Platon, son bon maître, chez qui il a pourtant étudié pendant plus de vingt ans (« Je suis ami de Platon, mais encore plus de la vérité »…) Il est l’auteur de la première véritable théorie sur le rêve — à laquelle Freud rendra d’ailleurs hommage —, contenue dans trois opuscules : Du sommeil et de la veille (sur les états de vigilance), Des rêves (sur les états de conscience) et De la divination dans le sommeil (sur l’oniromancie). Aristote, rationaliste parmi les rationalistes, s’écarte totalement de la théorie platonicienne de la vacance de l’âme et propose, en lieu et place, une explication purement « psychologique » (le mot n’existe pas encore). Le rêve — reliquat d’un ensemble de sensations diurnes dont l’imagination s’empare — émane de nous-mêmes (de l’« activité d’âme de celui qui dort »), et non des dieux. « Comme il y a aussi des animaux qui rêvent, on ne saurait dire que les songes leur soient envoyés par la divinité ; ou du moins, s’ils le sont, ce n’est certainement pas pour leur révéler l’avenir » (De la divination dans le sommeil). C’est pourquoi l’on peut tenir Aristote pour le lointain père spirituel de l’onirologie. Pas étonnant, du reste, de la part de celui que l’on surnomme habituellement « le père de la science occidentale », ou, plus spécifiquement, « le père de la biologie ».
Au IIe siècle après J.-C., le médecin grec alors le plus en vue s’appelle Galien. En digne descendant d’Hippocrate, il reprend la théorie gastrique à son compte, tout en la développant. Des vapeurs (d’humeurs, cela va de soi), en provenance de l’estomac, montent vers le cerveau. Une fois ce dernier atteint, lesdites fumées plongent celui-ci dans une sorte de brouillard, l’isolant ainsi du reste du corps. Le sommeil résulte de cette coupure entre corps et cerveau.
Ainsi donc, les théories hypniques et onirologiques d’Hippocrate, d’Aristote et de Galien se centrent toutes sur la notion de fluides et sur les différents états de ces fluides. Flux d’humeurs, refroidissement d’humeurs, réchauffement d’humeurs, vapeurs d’humeurs : on tient là une véritable « mécanique des fluides » des états de vigilance et de conscience ! Un modèle hydraulique du sommeil et du rêve ! Modèle dont l’archaïsme n’a rien de surprenant, eu égard à son âge canonique, plusieurs fois millénaire.